De la confusion de nos émotions

Installation de Chiharu Shiota au Grand Palais

Plaisir vs dégoût

J’ai pour habitude de me fier aux signaux de mon corps qui a toujours su avant que ma tête n’élabore. Pour autant, je me suis souvent trompée. J’ai mis du temps à identifier ce qui relevait de ma peur ou de mon intuition, les signaux étant similaires et ma tête très très fortement protectrice.

En effet, en matière de situations qui pouvaient générer la peur de m’y confronter, j’aimais tout bonnement me cacher derrière « mon intuition qui ne le sent pas ».

J’ai longtemps oscillé dans cette ambivalence jusqu’à ce que je sois suffisamment apaisée et en sécurité pour faire le tri entre ce qui relève d’une peur ou d’une intuition forte.

Quoiqu’il en soit, un seul remède à tout ça : le mouvement, l’action. Seules mes expériences pouvaient me sortir du pays magique « Théorie ».

Mais qu’en est-il lorsque le passage à l’action réveille des sensations mêlées ? Qu’en est-il lorsque nous parvenons à sortir de notre zone de confort et à toucher dans le même temps deux émotions extrêmes, l’une en lien avec notre intuition et l’autre en lien avec notre peur ?

Aujourd’hui, je reconnais cette nébuleuse qui s’exprime à travers le plaisir et le dégoût.

Je suis stupéfaite par l’ambivalence de cette sensation qui vient colorer l’ensemble de mes ateliers de danse thérapie. Il n’est pas rare en effet, d’entendre les patients, ou les personnes qui viennent danser hors institutions, exprimer leurs sentiments mêlés entre plaisir/évidence et honte/dégoût. C’est comme si le corps se trouvait à ce point délicat, à se vivre dans le plaisir pour basculer in extremis dans le dégoût.

L’entre deux n’existe pas, il n’y a pas de transition viable, le corps bascule dans ce tout ou rien.

Les sensations sont réelles, physiques et circulent dans tout notre corps que ce soit pour l’une ou l’autre des émotions.

Parfois, certains patients sont en larmes de tant de liberté retrouvée. Ils sont stupéfaits de s’être autorisés à danser, à être en lien, de regoûter enfin au plaisir et à la joie. Tout leurs corps le montre en s’ouvrant, en fluidifiant le mouvement, en s’engageant dans l’espace, en créant du lien à l’autre. Puis, lorsqu’ils reviennent sur l’atelier, ils m’expriment cette peur immense qui les habite, cette appréhension de revivre pareil moment et qui est là, depuis la veille. Ils se sentent réactiver dans leurs angoisses, comme sortis de leur zone de confort, là où pourtant, le plaisir d’être s’est tant fait sentir. Le ratio plaisir/peur est inégal et pèse en faveur de la peur.

Photos prises lors d’un des ateliers hebdomadaires de danse-thérapie en Hôpital de jour. J’en profite pour saluer tous les patients qui plongent chaque semaine dans cet espace et qui n’hésitent pas à se laisser traverser par ces sentiments mêlés. Quel courage!

Comment expliquer que ces deux émotions soient si souvent évoquées ensemble pour une même expérience corporelle ? Quels liens entretiennent t-elles jusqu’à ce que la présence de l’une en fasse oublier celle de l’autre ? Comment expliquer que l’on prenne tant de plaisir et que l’on se sente submergé de dégoût dans la minute qui suit ? En d’autres termes, sommes nous condamner à mettre en échec toutes les situations qui sont sources de plaisir de peur d’être envahie de dégoût dans le même temps ?

Dernièrement, j’ai suivi un atelier de théâtre de rue pour amateur. J’y voyais un espace de création complet et où le travail en groupe serait riche et porteur. Dans le théâtre de rue, tout peut être. Je suis sensible au sens porté par les messages du texte et à la possibilité d’utiliser son corps-dansant, son corps-parlant, son corps-chantant, son corps-circassien, son corps-musicien. Une aubaine pour moi qui pouvais y rassembler toutes mes parts créatives.

Pendant un an, j’ai fait des allers retours entre plaisir intense et malaise immense souvent recouvert de honte, de jugement et de dégoût de soi. Cela s’est traduit par des insomnies pré et post ateliers, un petit vélo qui épuise, la conscience de ne pas arriver à se foutre la paix, l’intranquillité. La mise au travail était quotidienne là où je choisissais un espace d’expression pour mon propre plaisir.

Je me sentais vivante, exactement là où je devais être. J’exultais de m’offrir cette parenthèse et n’en revenais pas d’avoir tant attendu pour le vivre. J’étais aussi très heureuse d’écouter cette petite voix au fond de moi, qui « sentait » que c’était là.

Il suffisait le temps d’un retour chez moi pour déchanter et sombrer dans une autocritique sans détour. Tous mes juges intérieurs se déchaînaient, d’un corps redressé je me repliais, ce qui avait été vécu dans le plaisir était condamnable, et puis…était-ce réellement du plaisir pour me mettre dans pareil état ?

J’avais conscience de tous les mécanismes qui se jouaient, ce à quoi cette exposition faisait référence, qu’en insistant un peu j’allais remplir mon sac « évidence » et qu’avec le temps l’activation n’aurait plus autant d’impact. Pourtant, j’ai fait le choix d’arrêter les ateliers et de m’offrir de la douceur dans mon cheminement intérieur. Car il est bien question de cheminement encore.

Aujourd’hui, je mets le doigt sur ce mécanisme car c’en est un.

Installation de Chiharu Shiota au Grand Palais

La dérégulation de mon système nerveux s’exprime encore et il ne peut différencier mes émotions. Une trop grande activation le met en état d’alerte malgré moi, malgré mon sentiment de sécurité dans le moment présent. C’est son mécanisme de défense. Quelque soit l’activation extérieure à moi, la moindre excitabilité est similaire, selon lui, à une situation de stress intense. Ces situations de stress intense ou de sentiment de danger de mort imminente ont suffisamment été répétitives pendant l’enfance pour qu’il continue de se sentir menacé au moindre stimuli. Cette mise en garde est associée aux émotions ressentis pendant le trauma, elles affleurent la mémoire même si ce qui est vécu dans le présent se teinte d’une autre couleur.

Il y a toute sorte de réactivations lorsque nous avons subi des violences physiques et/ou sexuelles, des situations humiliantes, des négligences, être pris au piège, le harcèlement. Nous avons plusieurs réponses instinctives telles que la fuite, la lutte et lorsque ni l’une ni l’autre n’est possible, le figement (également appelé « freeze »).

Cet état de figement, qui est le cadeau insoupçonné de notre système nerveux, est un mécanisme physiologique de survie qui circule en nous depuis que l’animal vit sur terre.

En situation de stress intense, nous nous figeons et faisons le mort. Ça a la double fonction de détourner le prédateur de sa proie* et de nous protéger de toute douleur en cas de sensation de mort imminente.

A ce moment précis du trauma, l’évènement ne peut pas être traité par notre cortex ; Cela crée un souvenir non traité qui va rester bloqué dans notre amygdale**(cerveau limbique dit émotionnel). Ainsi, à chaque fois que nous ne pourrons traiter l’information, elle se stockera à cet endroit et constituera notre « mémoire traumatique ».

Cet état de figement est souvent associé à un état de peur qui se traduit à terme par un sentiment de rage, d’impuissance et de terreur mais aussi de honte et de dégoût dans des situations d’abus sexuels. Ainsi, ce que nous stockons dans notre mémoire traumatique est teinté de cette émotion « peur » et où toute la panoplie rage/dégoût/honte n’est jamais très loin.

Pour Peter A. Levine***, le seul moyen de traiter ce surplus d’information est de remettre le corps en mouvement comme le font naturellement les animaux en s’échappant. L’homme, lui, reste figé et peine à en sortir. L’énergie déployée au moment du traumatisme se retrouve bloquée et enferme la personne dans des réponses symptomatiques telles que les angoisses chronique, la dépression, les conduites addictives ou à risque, l’anxiété traumatique..etc. Nous restons bloqués dans un état d’hypervigilance où la sensation de danger est permanente. Tout changement est perçu comme dangereux, toute excitation peut être vécue de manière paranoïaque comme une menace. L’attitude défensive s’accentue.

Selon lui, c’est en trouvant les moyens physiques de libérer cette énergie figée que nous engageons la personne sur son chemin de guérison. Il s’agit de récupérer les parts perdues en accédant aux sensations corporelles. C’est, selon lui, lui permettre de vivre la réponse qui n’a pas pu s’acter lors de l’évènement (telles que la lutte ou la fuite). Les informations non traitées dans la mémoire traumatique pourront alors intégrer la mémoire autobiographique (ensemble des souvenirs de la personne). Les symptômes peuvent progressivement perdre leur rôle protecteur, la peur permanente en lien avec le passé peut alors trouver une régulation dans le présent.

Lorsque j’ai pris conscience du fonctionnement de notre système nerveux qui a vécu des dangers, j’ai pu mieux accueillir mes réactions irrationnelles et disproportionnées. Un ensemble d’éléments extérieurs (sons, odeurs, gestes, paroles) réactivaient des fragments de ma mémoire traumatique et me propulsaient dans un présent où rage, honte ou dégoût prenaient le devant de la scène. Pouvoir identifier mes déclencheurs a été et reste un long voyage. Pour autant, en faisant confiance au corps- qui-sait, je comprends que je suis en mesure d’accueillir la vague émotionnelle qui y est associée et que si cela se présente, c’est que je dispose des ressources internes pour la traverser.

Souvent, c’est à cet endroit que nous faisons obstacle.

Nous retrouvons le mécanisme connu du figement ou nous fuyons. Nous refusons de sentir. Notre système nerveux étant dérégulé, nous revivons dans tout notre être les horreurs du passé. C’est insupportable. La moindre sensation du corps nous submerge, nous préférons la couper.

[Ces différents apports théoriques ont été une aubaine dans mon processus d’acceptation. Pour autant, quelle ne fut pas ma surprise de constater le délai infini entre mon acceptation sur le plan mentale et l’intégration de celle ci au niveau corporelle. Je me souviens d’une expérience en formation autour des chaînes musculaires. Cela faisait quelques années que j’étais sortie (dans ma vie terrestre) de cette attitude en défense. Au niveau musculaire, cela se manifestait par une chaine Antéro-latérale fortement prononcée, soit une posture en repli, avec les extrémités de mon corps tournés vers le dedans. Lorsque nous sommes venus la solliciter et l’équilibrer avec sa soeurette qui nous invite à plus d’ouverture, mon corps manifestait clairement son impossibilité à en trouver le chemin. C’était douloureux, chargé d’une émotion profonde qui ne demandait qu’à jaillir, stupéfiant de sentir tant de décalage et dans le même temps, terriblement stimulant de pouvoir mettre le doigt sur cette temporalité qui nous échappe. J’avais beau avoir axé ma vie sur le chemin de l’ouverture, j’avais beau la vivre telle quelle, mon corps n’avait toujours pas acté dans ses cellules, ses muscles et sa posture cette nouveauté qui s’offrait à lui. Ce constat invite à tellement d’indulgence et de douceur avec soi…]

Sur les ateliers de danse thérapie que je propose aux victimes de violences et/ou en état de stress post traumatique, nous rencontrons souvent cette ambivalence. Le sentiment de sécurité nous permet une mise en mouvement insoupçonnée, une libération salvatrice et même nécessaire, vitale pour notre système nerveux. Puis, très vite, cela se teinte d’une sensation inverse, comme si nous n’y avons pas droit. Nous n’avons pas accès au plaisir sans que celui ci soit associé à ses ennemis. Nous activons un espace de notre mémoire qui ne fait pas encore le tri entre ce qui est et ce qui a été. Rappelons le : Tout changement est perçu comme dangereux, toute excitation peut être vécue de manière paranoïaque comme une menace.

L’activation du plaisir n’échappe pas à la règle et est très vite rattrapé par un sentiment de honte et/ou de dégoût.

En verbalisant, en nommant ce processus puis en le symbolisant, nous pouvons accéder à sa transformation.

Cet éclairage a été salvateur pour sortir de mes états dissociatifs qu’ils soient corporels ou cognitifs. J’ai fait confiance aux recherches neuroscientifiques et aux « déchargements » du corps lorsqu’il est prêt ; La danse thérapie m’ayant ouvert la voie de l’expérimentation, j’ai accepté le constat que notre corps sait et sent quand il est prêt à se libérer d’une mémoire. J’y ai vu un espace de thérapie psycho-corporelle essentielle tant il m’enseigne l’autorégulation et la réparation. En explorant l’ensemble de mes systèmes du corps (os, muscle, peau, respiration, organes, regard) j’engramme de nouvelles orientations motrices dans l’ici et le maintenant et je modifie en profondeur mon paysage sensoriel, je peux nourrir ma sécurité interne de base. Les accordages relationnels grâce à la dynamique de groupe redéfinissent entièrement ce qui était jusque là menaçant : le lien à l’autre.

*Le syndrome de l’opossum : https://www.youtube.com/watch?v=YC_WgxJQ1DE&t=199s

**Muriel Salmona : https://www.memoiretraumatique.org/

*** Réveiller le tigre, Peter A.Levine

Le corps n’oublie rien, B.Van der Kolk

Un avis sur « De la confusion de nos émotions »

Répondre à Arlandis Eve Annuler la réponse.