Une dernière valse

« Vous ne me ferez jamais danser ! En 87 ans, c’est jamais arrivé… »

dav

Tranche de vie en EHPAD

Tous les mardis depuis 9 mois, je m’offre un voyage. 45 minutes me séparent de mon lieu de travail. Je prends cette entrée en matière tel un sas de décompression et une chance inouïe de pouvoir jouir d’aussi bon matin, d’un tel paysage que m’offrent les routes du Pays Basque. Je m’enfonce dans les terres, tantôt captée par les voix de France Inter, tantôt « décorporée », comme sortie de moi, transportée par les musiques que je proposerais probablement.

Tous les mardis matins, depuis 9 mois, je me sens chanceuse et, un peu plus chaque fois, je remplis mon vase de la reconnaissance. Avec les saisons, les couleurs changent et m’offrent un spectacle sans cesse différent ; cela participe à mon état d’être qui se rapproche de celui (re)trouvé après une belle méditation. Une évidence, une juste place, un (ré)alignement, un bonheur plein…

Je sais aussi les personnes que je retrouve, la pratique d’un métier-passion dans un cadre bienveillant et où tous les ingrédients de la justesse se rassemblent. Il y a cette confiance qui participe à tant de beauté…Confiance entre partenaires et équipes médico-sociales, confiance entre résidents et avec moi même, confiance en la danse-thérapie et confiance en ce qui doit être…

Chaque mardi depuis 9 mois, je caresse délicieusement la définition parfaite et savoureuse de cette notion vaste : « se saisir de l’instant présent ». Je la sens dans mon corps tout entier, je prends la mesure de tous les mots d’Eckart Tolle, cet endroit sait les rendre vivants, je me prends dans tout mon être la puissance de l’instant présent. Merci.

Tous les mardis depuis 9 mois, je retrouve Jeanne, Yvonne, Maitexa, Prospère, Thérèse, Daniella, Mariana, André, Peyo, Madeleine, Xan, Martin, Rose….et tant d’autres…Nous sommes à Iholdy et Isturits, en EHPAD, et nous dansons, nous rions, nous nous émerveillons…Nous offrons un espace sacré à nos corps meurtris et oubliés et nous les invitons joyeusement au mouvement, simplement, avec ce qui est là, ce qu’il y a de moins douloureux aujourd’hui, ce qui veut bien se mouvoir malgré la perte d’un voisin et/ou d’un ami, malgré tout ce qui nous rappelle nos possibles d’antan…notre corps, la musique, le temps qui est passé et cet inconnu à venir.

Nous jouons le jeu de jouir pleinement de cet instant fugace, si présent, si vivant, si créateur de vie. Nous l’épousons et nous en faisons ce que nous voulons, peu importe les codes pourtant bien ancrés encore : la technique, le regard de l’autre, le jugement, la maladresse…

Seul.e.s ceux étant aux prises avec leur mémoire, bénéficient de cette spontanéité inégalée et ne s’encombrent plus de « tout ce qui empêche ». Ils sont. Ils ressentent, le vivent, le véhiculent et le partagent. Il n’y a plus de filtre et cette spontanéité est garante de joie immédiate et sincère, de cœur à cœur et d’âme à âme. Et toujours, dans cet élan si naturel, le corps est surprenant. Il se dit avec 10 ans de moins, nous fait douter sur le diagnostique et la notion du temps, et nous rappelle de l’urgence d’être, ici et maintenant, de croire en la magie, cette force-vie.

Je suis le témoin de ces corps qui semblent légers et qui flottent un instant, de ces corps sans douleurs, de ces émotions qui explosent et qui soulagent, de ces histoires sans mots et sans paroles mais qui disent tant de cet amour permanent et nécessaire. La danse et la musique viennent (r)éveiller tout cela en même temps ; elles effacent toutes les étiquettes, les codes en lien avec telle ou telle maladie et hurlent ces corps aimants, ces corps vibrants….ces miracles. Puissance de l’instant présent.

Et puis il y a le groupe de « ceux qui ont encore toute leur tête » ; Ceux avec qui je peux échanger verbalement, ceux qui n’ont pas le choix que de rester sur leur fauteuil, d’être tributaires de leur déambulateur et qui ont toute leur conscience pour leur rappeler chaque jour que le temps passe. Ce qui les « empêchait » jadis les « empêche » toujours. Les croyances sont inchangées, seul leur corps permet des variations Goldberg. La magie opère pourtant et l’accès au mouvement est de plus en plus naturel.

T. fait partie de ce groupe.

Elle a une insuffisance cardiaque et son nouveau corps ne lui permet presque plus de se lever sur ses deux jambes. De forte corpulence, elle ne cache pas pour autant son immense plaisir à être parmi nous. Elle profite de chaque moment de danse pour jouer et se rire d’un personnage qu’elle incarne divinement. J’ai le sentiment d’entrer en scène lorsque je m’adresse à T. Nous entreprenons notre histoire et,par un jeu de mains et des yeux qui cherchent, nous créons le mouvement qui nous est offert avec ce que nous avons. Je m’avance théâtralement, mon corps répond à ses directives d’avancer ou de reculer, de repousser, de virevolter…je tourne autour d’elle et nous improvisons une danse qui est la notre et participe à la joie collective où tous se marrent de cette histoire que chacun interprète à sa sauce. Nos duos deviennent un rdv, que je me surprend à attendre.

Vient le jour où, en fin de séance, je constate la présence d’un nouveau danseur, venu discrètement dans ce cercle de joie. Je l’interpelle sur la nécessité de nous mouvoir et, à peine ai-je prononcé ces mots, que sa moue me signifie un « à quoi bon » qui en dit long. Il dit être venu pour voir…écouter la musique, et encore !

« En 87 ans, je n’ai JAMAIS dansé! Ce n’est pas vous qui allez me faire danser aujourd’hui ! »

« ha !? »

« Je suis le mari de T. Dis lui, T., que nous n’avons jamais dansé en 67 ans de mariage !. »

T. approuve, sourire en coin.

Il me met au défie forcément.

« Ok. Mais là, comme ça, si je pouvais mettre une musique, laquelle ferait du bien à votre corps ? »

« Pfff…Aller…une valse peut être…et encore !! »

Je cherche une valse des plus classiques qu’il soit dans mon répertoire et trouve celle d’André Rieu. Le cercle des Sages est en stand by mais vibre déjà dès les 1° notes. T. reprend ses mimiques et son jeu de regard, puis, contre toute attente se lève et traverse le cercle pour rejoindre son mari.

Je suis sans mots et sans mouvements, juste prête à parer à tout déséquilibre.

T. invite d’une main son mari.

Le temps s’arrête.

Ça et juste ça est un cadeau suspendu et relève du miracle. C’est une image magnifique que je sais déjà gravée en moi.

Son mari, ayant pourtant juré n’avoir jamais dansé avec elle en 67 ans de mariage, se lève à son tour et se laisse emporter.

T. et son mari nous offrent une valse.

Leur première.

Instant de grâce.

Visages radieux et corps flottants.

T. rajeunit de 20 ans, elle savoure son cadeau et son mari nous renvoie son « à quoi bon »…. « à quoi bon avoir tant attendu ! ».

Ils sont magnifiques.

Personne n’intervient. Personne ne danse. Nous participons à faire de ce moment un moment unique et délicatement dédié à T. et son mari.

Bien sûr, je m’inquiète pour T. que nous devons ménager.

Des deux, c’est elle qui semble être la plus fragile mais je ne peux interrompre cette 1° fois.

(…)

La semaine se passe et comme à chaque fois, j’arrive le mardi avec cette appréhension : l’annonce des départs, le nom de ceux qui nous ont quitté.

Et, ce jour là, j’apprends que le mari de T. est parti.

Nous étions tous préoccupés par T. au vu de sa santé, mais c’est son mari qui est parti en premier. Une semaine après sa 1° valse..

La mémoire de T. lui permet un recul salvateur et dans le même temps, le souvenir de cette première et dernière valse est un baume inestimable. Il l’enveloppe et lui donne ce…ce truc dont je n’ai pas de mot….pour continuer à se saisir de ces instants de vie.

Durant un mois, T. continuera de venir d’elle même aux ateliers et à nous rappeler cet instant magique qu’elle a partagé avec son mari. Elle se saisira de tout ce qu’elle peut se saisir encore, nous envahira de sa joie et de son jeu théâtrale hors du commun puis, très vite, retrouvera son cavalier.

T. merci.

Merci à tous les deux pour cet instant de grâce.

Merci pour cette valse majestueuse et votre permission d’être.

Danse petit homme, danse

Danse petit homme, danse

« L’appel de ton âme »

509743 (3)

Il a passé ses 25° années en colère. Non celle sourde, prête à sortir au moindre dérapage, mais celle explosive, vivace et bien visible. Son corps est bien fait, homogène, sportif mais il le trahit très vite au moindre sentiment d’injustice et…tout est injustice. Ainsi il se crispe, se ferme, son visage se tend et se transforme, ses yeux sont méconnaissables et révèlent un étranger. Sur un acte anodin pour certains, c’est toute son histoire qui est prête à exploser, il n’est que haine et incohérence. Pourtant, au creux de lui, c’est tout a fait logique, il en est convaincu, il est en train de vivre une injustice et comment ne pas la dénoncer !? Qui le ferait? Nous ne devons pas rester ainsi impassible sous prétexte de conduites bienséantes !! Il en est persuadé. Son attitude est juste. Justifiée. Justifiable.

Parfois, il ne se l’explique pas lui même. C’est une tension envahissante qui prend tout son être et plus rien ni personne ne peut l’arrêter. La colère gronde et doit sortir, pas d’autre issue possible. Des interstices ça et là, des bribes de conscience qui lui soufflent qu’il va trop loin, mais le mal est plus fort, le mal a raison de lui, c’est au-delà de la raison et de toute forme de compréhension, c’est inscrit dans le corps, c’est réactivé, c’est inévitable. Il souhaite se venger du monde et surtout de lui même.

Il en a vaguement conscience et se conforte dans une sorte de déni. Il est fort. Il n’a pas besoin de psy. Il a lu quelque part qu’on peut être « résilient » et c’est ce qu’il choisit.

Il passe ses 1°années à tout casser, tout détruire. Le monde matériel mais aussi les relations qui veulent prendre soin de lui. Il a une histoire qui tient la route, une sacrée histoire qu’il ne cesse de proclamer haut et fort pour qu’on s’occupe de lui, qu’on s’attendrisse, qu’on l’excuse ; une histoire qui justifie ses pétages de plombs, ses colères et ses violences.

Il se perd dans la drogue, il se perd dans le mensonge, il ne voit pas qu’il manipule, il ne voit pas qu’il terrorise, il ne voit pas qu’il se détruit, il ne voit pas le mal crée, il a une histoire qui tient la route, une histoire qui tient la route, une histoire qui tient la route… et qui dit sa souffrance, c’est suffisant. Il a été une victime et il le restera, cela lui semble plus confortable que de regarder un peu mieux, différemment, au fond de soi ; que de soulever le couvercle en mode cocotte minute et d’opérer une déconstruction. Avanti !

Son allure sportive et ce groove qu’il a naturellement en lui, attirent les yeux de chorégraphes qui croisent son chemin. « Vous êtes danseur ? » – « Non pas du tout ! » – « Ha bon ? Vous devriez essayer, il y a quelque chose…en tous cas, lorsque ça sortira, il y aura quelque chose » – « ha »

Ça et juste Ça, cet échange, est une agression pour lui. De toute façon, tout devient très vite intrusif. « Non mais je rêve ! Il m’a vu !? Moi, danseur ! Et puis quoi encore ! j’ai que ça à foutre de ma vie ! Danser ! »

Il ne tient pas en place.

Il a faim de neuf, de mouvement permanent, de rencontre. Lui ce qu’il souhaite, c’est se barrer de Babylone et basta ! Il croit fermement que quitter ce pays lui ôtera cette colère qui gronde et qui se réveille à tous les coins de rue. Tous ces systèmes, toutes ces incohérences, ce sentiment d’enfermement, tout ce béton, il n’en veut plus ; Il a soif de voyage et d’espace, soif de marcher pieds nus et de se réveiller dans tous les jardins du monde. Il ne pense qu’à quitter, il ne pense qu’à fuir, s’oublier dans les plaisirs de la vie abusivement et vivre tous ses rêves dans un élan dangereux de Carpediem à outrance.

Il s’offre de nombreuses années d’exil, tout semble plus simple, moins angoissant, il se sent à sa place, enfin.

Tous ces pays répondent à ses rêves malsains de voyeurisme. Il prend ses 1° claques « occidentales » et chacune de ses rencontres le rend de plus en plus minuscule. Qu’a-t-il besoin de découvrir, de voir absolument là bas ? Cette soif de dépaysement l’écœure. Il se doit de revisiter ses motivations et donner un sens à ses voyages. Il a le goût des autres et des itinéraires. Il se sent aimanté par tous ces destins de vie, ces histoires improbables qui viennent se greffer à la sienne : Qui est-il ? A quoi cela tient-il d’être naît ici ou là ?

Il est absorbé par les cultures, leurs rituels de danse tantôt qui célèbrent tantôt qui permettent un exutoire. La danse et la musique sont omniprésentes dans chacun des pays qu’il traverse. Il sent la vie qui circule à nouveau en lui, il sent cet apaisement dans le corps où chacune de ses cellules vibrent le son lointain de ses racines. Il y a dans ces moments de vie un cadeau inestimable, celui de lui offrir du sens à sa présence, ici sur cette terre. Il sent pour une fois, cet endroit où apaisement et évidence sont possibles.

L’orgueil le ronge, la peur le tient, l’étau se referme peu à peu et son personnage tient de moins en moins la route, mais dans un élan surhumain, il maintient le cap ! Il préfère dépenser une énergie magnifique à paraître, ça en est bluffant. Il oublie très vite ce que la musique et la danse lui procurent et préfère retomber dans ses vieux schémas qui nourrissent la victime qu’il est. Non. Il ne sait pas nourrir le beau. On ne lui a pas appris.

Pourtant, il se laisse emmener dans un cours de danse africaine par son amie. Pour une fois, il ne bataille pas ; pour une fois, il range son personnage réac’. Il a certes envie de lui faire plaisir mais le fait qu’il y ait des percussions en live éveille sa curiosité.

Il est de ces moments où l’on se sent happé par une force qui nous dépasse et qui semble nous gouverner. Il apprendra avec la danse qu’on appelle cela « l’intuition ».

La rencontre se fait. Enfin.

Il n’est plus spectateur, il est dans le mouvement ; il laisse son corps se mouvoir au rythme des percussions, sensation de ne plus rien contrôler et de toujours avoir su. Son visage irradie comme jamais, il prend conscience de ses zygomatiques, de son souffle, de ce cœur qui bat la chamade, de ce sol, là, sous ses pieds. Il s’est beaucoup drogué et connaît bien ces états d’extases, mais là, ce qu’il vit, est procuré par le seul son du tambour et de son corps dansant. Il ressent une déchirure au niveau de son thorax, il ne peut retenir ses larmes de joie et de douleur. Il a mal partout, il court vomir de ce trop plein. Les autres n’existent plus pour une fois. Ce qu’ils peuvent penser lui passe au dessus pour une fois. Tout est plus fort pour une fois.

Il a toujours eu cette sensation de marcher à côté de son corps, de flotter au dessus du sol. Il était très au fait de son apparence physique, des formes qui semblaient plaire mais il n’avait jamais ressenti si fortement la vie puissante de ses tissus, l’existence de ses os, la contraction de ses muscles. Il n’avait jamais mesurer la vie en lui, qu’il y avait tout un monde, là aussi, pas uniquement un monde extérieur qui dicte ses pas. Il réalise qu’il peut lui même déclencher cette molécule du plaisir. En dansant, il se réapproprie son corps, il apaise sa tête qui tourne à plein régime, il a une raison d’être. Alors, secrètement, il fait un vœu et se fait la promesse d’apprendre et comprendre les rouages de ce merveilleux véhicule, non pour devenir danseur professionnel, il est trop tard pour cela, mais il sent que sa thérapie passera par là. Sa colère gronde à nouveau de cette rencontre nécessaire tardive…Comment cela est-il possible ? Pourquoi nous couper de tout tout le temps ? Quel est le sens de cette course folle vers l’éternité ? Cette fuite en avant de notre propre mortalité ?

La danse le rend vivant. La danse l’ancre, prometteuse pourtant d’extases.

Il sait que la nature et ses éléments lui donnent des réponses. Il sent que la danse sera un outil précieux de son existence, et à présent qu’elle lui a permis de retirer le couvercle, il sait qu’il doit apprendre à faire face à ses émotions. Les identifier, les libérer et les transformer. Il sait qu’il doit donc apprendre la patience et que la danse sera son meilleure alliée.

Le corps ne triche pas. Le corps est notre mémoire, notre présent ; il est porteur de message pour un avenir aligné et authentique.

Ainsi, telle une rencontre qui nous révèle, la danse est venue appuyer sur ses impatiences, ses résistances, ses démons, sa colère, sa rage, son inauthenticité, ses intransigeances, ses excès, ses dépendances, ses violences, ses mensonges, ses manipulations, sa dépression, ses somatisations, ses fuites, ses irresponsabilités, ses immaturités, ses pleures, ses peurs…bref…toute son humanité qu’il a passé tant d’années à enterrer parce que jugée trop ou pas assez ceci ou cela. La danse est venue mettre un coup de pied dans son armure, cette carapace inutile ; La danse est venue révéler un homme dans ses valeurs oubliées en le sommant d’être loyal, authentique, responsable, mature, entier, bienveillant, aimant et surtout d’oublier toutes ses vilaines certitudes…Déconstruire, apprendre à désapprendre, sortir de ce rôle si confortable de victime et se découvrir autonome et responsable, créateur de sa vie.

C’est un processus long, sans fin, mais la danse sera toujours là. Il a appris à écouter son corps. Il a appris à affiner cette écoute précieuse et à se laisser guider. Grâce au mouvement, il a pu entamer le processus de la guérison et affronter ses propres démons, revoir son histoire ; qu’elle soit révélatrice ou guérisseuse, la danse l’aide à porter un nouveau regard et à éclairer les angles morts.

Il n’a plus peur. Il est.

Oser

Oser

danzaterapia-1

« J’entends le thème du jour et tout s’effondre en moi même. Je suis en veille et m’engage dans les exercices proposés. Je ressens fortement ma stabilité et cette résonance entre mon occiput et mon coccyx. Chacune de mes vertèbres y réagit fortement et je découvre ma propre fiabilité. J’accepte aussi cette découverte de l’espace et tous ces déplacements en groupe sont comme pour mieux éprouver le déploiement de mes ailes lorsque l’espace s’ouvre. Entre espace proche, très, trop proche, j’apprécie ma liberté retrouvée lorsque les gens s’éloignent.

Le groupe me révèle d’abord dans mes inconforts ; il sait être un excellent indicateur de mes carapaces, de mes doutes, de mes peurs. Il me rappelle mes propres empêchements, mon auto-sabotage. J’observe l’ensemble des questions qui me traversent et qui savent si bien m’envahir. Je vois combien elles gagnent du terrain et je leur donne malgré moi du crédit. Avec cela, le mouvement est difficile. Je suis dans la retenue, la crainte et le contrôle. Je tente en vain de répondre à toutes ces questions inutiles et irrationnelles tout en essayant la danse. Ça flotte, c’est hésitant, mes appuis sont instables et je ne vais pas au bout de mes gestes. Je me sens en alerte et dans le même temps peu présente à ce qui est.

Le groupe a cette influence sur moi. J’essaie de le suivre, de coller mes formes à l’ensemble et ainsi de ne pas trop me différencier. Je cherche une harmonie et observe comment mon corps peut se satisfaire de ce compromis.

Mais très vite, telle une vague inattendue, la magie du groupe prend le dessus. Elle me nettoie instantanément de toutes mes peurs et me transporte dans cet inconnu, ce que je ne saurais imaginer. C’est une sorte d’égrégore, un tsunami de bienveillance, une averse d’amour qui me prend. Je m’en remets à elle. Je décide de faire confiance au groupe , je décide de me faire confiance et de laisser être ce qui doit être. Nous co-créons instantanément dans l’ici et le maintenant ; Chaque geste, chaque respiration, à un impact fort sur cette création d’ensemble, pourtant, les réponses corporelles offertes ne sont qu’improvisation. Mon corps s’ajuste à cet endroit de la salle ou à ce contact et donne à voir un mouvement qui m’échappe. Je sais à cet instant que si j’avais dansé pour moi je n’aurais pas utilisé cette partie là de mon corps. Les influences extérieures sollicitent des parties de moi en résistance et je suis étonnée, et agréablement surprise, de ma capacité à saisir le flux et à m’y abandonner, confiante. Sereine. Incroyable nourriture. Ce plongeon dans le moment présent est une respiration. Un cadeau délicieux.

Je prends la mesure de la notion de lâcher prise et m’abandonne complètement. Je m’en remets à cette force, tout devient création, nos corps à l’unisson écrivent ce merveilleux poème de l’instant.

Je me fais la promesse de rejouer dehors ce qu’il s’est joué ici et de me laisser porter par le flux qui se présente, en confiance car tout est juste.

Je voyage allègrement entre la bienveillance et le partage de nos joies, et j’accède dès que je le décide, à mes propres trésors qui ne demandent qu’à briller. Je prends ma place, je me positionne, je me permets d’être ; j’accède à ma propre beauté dénuée de toutes ses peurs. Je peux être moi et me mouvoir, là. …sans savoir où le chemin me mène mais convaincue que je peux le suivre. Je peux crier, je peux me dire, je peux laisser mon corps reprendre ses droits et remplir l’espace, avec et sans les autres. Oui. Je me fais cette promesse. Ce qu’il s’est joué ici je me l’autoriserais à l’extérieur. Je somme mon corps et mon âme de garder en mémoire cette révélation. »

Mesdames, Messieurs ces 2 ateliers étaient de toute beauté. Encore. Faire l’expérience de sa propre richesse et de celle du groupe était un vrai cadeau, pour vous et pour moi-même . Ces ateliers de libre expression et de permission d’être sont des sas incommensurable de bonheur et de joie immense. Continuons de créer. Continuons de nous dire avec le corps et continuons de nous en remettre à ce qui doit être. Dansons librement et infiniment car, toujours, la magie saura opérer.

Corps replié, corps déployé: L

L’histoire de chrysalide: L

J’ai à cœur de vous partager le parcours de L. C’est une envolée…C’est une tranche de vie. Un destin incroyable d’une jeune femme formidable, en quête de sens et d’espaces d’expression. Son hypersensibilité qui dans un premier temps a pu la faire vaciller, devient aujourd’hui une force, une raison d’être qui trouve sa pleine légitimité avec la danse. Continuez, oui, continuez d’œuvrer chaque jour pour la libre expression et la permission d’être.

Loie-Fuller

Il y a 2 ans et demi, L. est arrivée sur un de mes ateliers en danse-thérapie dispensés à la Clinique d’Amade. Elle a intégré le groupe des Reines sur la fin. Accompagnée de sa maman, L., si jeune, a participé à son 1° cours d’expression corporelle au sein d’un programme spécifique qui propose 10 ateliers aux usagers des différentes structures du pays basque, spécialisées dans les troubles psychiques.

L. est grande et élancée, pourtant, elle s’entraîne presque à vouloir disparaître tant on la sent rongée par la timidité ; Du coup, ses épaules sont courbées , sa tête se voûte et ses yeux ne quittent pas le sol. Elle relève parfois les yeux vers son interlocuteur mais on sent vite une gêne qui pourrait s’apparenter à une forme d’intrusion. L. est un mélange subtil de force et de fragilité. Je remarque vite la conscience qui l’ habite et sa volonté de s’en sortir.

Le groupe est bienveillant et accueille L. avec toute sa spontanéité et son humour.

Nous entrons rapidement dans le mouvement. L. s’y engouffre et en ressort à chaque fois plus forte, moins sur la défensive avec ce soupçon d’espoir dans les yeux d’avoir enfin trouver l’endroit qui saura être un allié : la danse.

Danser est aisé pour L.

Ancienne danseuse, elle redécouvre des sensations oubliées et s’accroche aux bénéfices de l’instant sans se laisser envahir par les possibles du passé.

En effet, il peut être difficile pour certaines danseuses de renouer avec la danse dans ces nouvelles dispositions du corps et de l’esprit. La maladie, un accident, marquent une rupture nette dans l’histoire de la personne et parfois, la danse, peut réactiver la mémoire de ce nouveau corps avec lequel nous devons (ré)apprendre à vivre. La danse offre en ce sens, un merveilleux outil d’intégration et permet à la personne d’explorer toutes ses capacités insoupçonnées…mais cela est possible, lorsque nous avons décidé de rencontrer ce nouveau corps, lorsque nous l’avons accepter et qu’enfin, nous ne demandons qu’à le transmuter. Sauter ces différentes étapes douloureuses mais nécessaires, nous engagent très rapidement dans un travail en force et nous n’avons qu’une idée en tête : retrouver ce que nous savions faire avant, ressentir ce que nous ressentions avant. Or, la danse thérapie nous engage parfois malgré nous, sur un tout autre travail et rapport au corps.

Ainsi, L. s’offre à la danse et ne semble pas en lutte avec ce genre de questionnement. Elle accueille avec amour, telle une bouée, ce nouveau sas d’expression.

Nous sommes en veille de proposer une restitution de nos ateliers dans le cadre de la Semaine d’Information sur la Santé Mentale (SISM). C’est une proposition et toutes les Reines acceptent ce défi malgré les quelques 120 pairs d’yeux présents. J’invite L. à se joindre à nous. Elle n’est pas obligée de me donner une réponse de suite, mais si son corps lui dit « oui », elle est la bienvenue.

Après nos 3 dernières séances, L. accepte et souhaite participer à cette restitution.

Je ne reviendrais pas sur les multiples bénéfices de cette restitution qui a été vivement applaudie et encouragée. La danse thérapie est née à la Clinique d’Amade grâce à la volonté de ces Reines magnifiques qui ont souhaité continuer la pratique. D’autres se sont joints à nous et aujourd’hui, un atelier hebdomadaire y est proposer.

Avec le temps, je sentais L. perdre en enthousiasme lors de ses venues aux cours. Elle venait de moins en moins. Nous avons alors discuté et, comme je m’y attendais, L. sentait ne plus avoir sa place au sein du groupe de la clinique. Elle souhaitait intégrer un autre cours, « dehors », mais ne savait pas encore comment ni où. Je comprenais l’évolution de son besoin et m’en réjouissais. En quittant ce cours, L. nous offrait à elle et à moi, un merveilleux cadeau.

L. a commencé à venir sur les ateliers mensuels de danse thérapie que je propose à l’extérieur. Elle semblait y trouver sa place et un espace de libre expression. Je l’observais évoluer dans ce nouveau corps qui trouve le déploiement et se positionne, j’appréciais la justesse de son regard présent à l’autre ; La prise de parole au sein du groupe, renforçait mon sentiment que L. cheminait vers une guérison prometteuse. Puis…plus rien.

L’absence de continuité est fréquente dans ce type d’accompagnement. Je ne m’en formalise pas même si je prends le temps de me poser et de réfléchir à cette rupture. Je fais moi aussi mon travail de discernement et tente de me souvenir des erreurs que j’ai pu commettre tout en faisant confiance au processus de chrysalide…J’opte pour un déploiement des ailes…

Quelques mois passent et L. me recontacte. Je la sens transformée, je suis heureuse d’entendre son assurance. Puis, je la sens tourner autour du pot et je lui demande si elle a quelque chose à me dire et effectivement, elle me dit qu’elle a l’impression de me trahir. Je souris. Je trépigne de ce qui va suivre et ses mots vont dans le sens de mes attentes. L. a intégré un « vrai » cours de danse hebdomadaire. J’exulte et lui partage ma joie.

Non L., tu ne me trahis pas bien au contraire ! Tu me donnes la force de poursuivre mes accompagnements en danse thérapie. Je n’ai pas la prétention d’offrir des cours de danse traditionnels, non. Juste, j’ose espérer pouvoir vous redonner un soupçon d’estime de soi, vous insuffler cette dose de confiance qu’il nous manque parfois pour jouir pleinement de ces espaces à « l’extérieur » ; ces espaces où la représentation du groupe peut être terrifiante et « empêchante », ces espaces où le groupe peut être ressenti comme étant envahissant tandis que nous pourrions nous nourrir de sa richesse.

Par la suite, L. me fait part de son besoin d’espace d’expression libre en plus de ces temps de cours qu’elle prend désormais régulièrement et…l’Univers est bien fait, une performance autour de l’Exil qui se jouera lors du grand week-end d’ Alternatiba avec 9 musiciens d’ici et d’ailleurs m’ait proposé ; Je ne suis pas sûre mais j’écoute ma petite voix qui m’incite à faire cette proposition à L.

L. accepte. L. vient. L. danse. Et même si la performance est annulée pour cause de pluie, c’est un bond en avant divin, la rencontre est faite et les perspectives prometteuses.

Corps repliés, corps déployés: M

Middelheim-42

Corps repliés, corps déployés: M

M.arrive en ce début d’après midi. Son pas est lourd, ses épaules sont lasses et rentrent en dedans, sa tête semble peser une tonne et ses yeux suivent le sol comme pour être sûre qu’elle ne tombera pas. Elle tente un regard vers moi, chuchote un « bonjour » et d’un coup, elle réalise.

Elle réalise sa présence, le pourquoi de sa venue et, sans pour autant redresser son corps, son visage me fait face et ses lèvres émettent un « Non, là, vraiment Clémentine, j’ai pas du tout envie. Je vais pas y arriver, je me sens lourde, je sais même pas pourquoi je suis venue ! ».

La lassitude qui l’habillait laisse place à une conviction à laquelle je pourrais moi même croire. Tout son corps se tend, son visage se crispe et retrouve ses tiques de la nervosité. M. tente de me convaincre un peu plus dans un bégaiement qui caractérise ces moments si particulier.

M. va commencer son atelier d’expression corporelle.

On se voit tous les 15j depuis plus d’un an, et, depuis plus d’un an, M. me dit combien elle n’a pas envie et qu’elle ne sait vraiment pas pourquoi elle est là. Je souris. Je lui souris et m’approche d’elle. Je pose mes mains sur ses épaules, y exerce une pression avec mes pouces pour dénouer ses petits muscles que je sens si tendus. Mes yeux rencontrent enfin les siens et je la crois : venir lui a demandé un effort considérable.

Même si le cours a lieu l’après midi, cela suppose un levé obligatoire et plus tôt que prévu. M. se connaît bien. Elle se connaît parfaitement et sait le temps que cela lui prendra de se sentir capable de sortir de chez elle.

Il faut d’abord qu’elle se prépare et se lève et ça et juste ça, c’est compliqué. Sortir de son état cotonneux, ressaisir son corps endolori par les médicaments, ce traitement si lourd lorsqu’on est schizophrène. Revenir malgré soi à cette réalité que l’on cherche à fuir coûte que coûte. « Elles me fatiguent en ce moment si tu savais ! J’en peux plus de ces voix Clémentine et en même temps, elles me font bien rire ! »

M. finit toujours par accepter ce nouveau jour qui s’annonce, mais aujourd’hui, elle doit retourner à la clinique pour son cours d’expression corporelle. Fait chier !

Elle a prévu le coup et ainsi, elle passera les 2 prochaines heures qui lui restent avant de prendre son bus à vérifier. Oui, vérifier. Vérifier que les cigarettes dans le cendrier sont bien éteintes, vérifier le gaz, vérifier que les fenêtres sont bien fermées, vérifier que les cigarettes dans le cendrier sont bien éteintes, vérifier le gaz, vérifier que les fenêtres sont bien fermées, vérifier l’arrivée d’eau, vérifier que les cigarettes dans le cendrier sont bien éteintes, vérifier le gaz, vérifier que les fenêtres sont bien fermées, vérifier l’arrivée d’eau, vérifier que les cigarettes dans le cendrier sont bien éteintes, finalement sortir le cendrier, vérifier le gaz, vérifier, vérifier, vérifier.

Quand elle sort enfin, elle ne peut s’empêcher de revenir chez elle et recommence à vérifier tout ce qu’elle a déjà vérifié.

M. arrive à son cours d’expression corporelle et M. n’a plus envie, elle est épuisée, ce triste jeu l’a éreinté et encore plus la conscience qu’elle en a. « Non, c’est vrai. Aujourd’hui j’ai vraiment pas envie. »

Nous rentrons dans la salle. Chacune se prépare et se retrouve vite sur les tatamis. M.n’est pas là. Comme tous les lundis, elle s’est éclipsée dans les toilettes. Elle revient dans la salle en soufflant, on sent dans son corps un agacement, ses membres semblent plus alertes mais un tantinet agacés.

J’expose le déroulé de notre atelier aux autres participantes.

M. ne nous quitte pas des yeux et on y lit effectivement cette interrogation journalière qui dit : « mais qu’est ce que je fouts là ? ». Comme tous les lundis, M. sort son sandwich acheté au coin d’une rue. Elle commence à le manger sans s’affoler du cours qui commence. Puis, dans un temps que seule M. connaît, son sandwich est avalé, digéré et M. est déjà avec nous sur les tatamis.

Son corps replié n’est plus. A présent il dit le combat qu’il va livrer, tel celui d’un boxer montant sur le ring. On sent une lutte mais pas une résistance. On sent une lutte, celle des combats qu’on se livre à soi même et aussi un « ok, je suis prête » mais ses yeux disent toujours la même chose…

L’échauffement est le moment le plus important, celui où je ne dois pas me louper. Soit je capte leur attention et les amène dans ces sphères insoupçonnées que le mouvement peut créer, soit je m’enlise avec elle dans ces yeux qui disent « qu’est ce que je fouts là ?».

On se concentre sur la respiration, on essaie un relâchement du corps dans sa globalité, on l’étire, on le masse, on le réaligne ; on se reconnecte à lui et on se souvient de sa présence.

Parfois, l’effet est immédiat et M.se remémore très vite le pourquoi de sa présence et s’en réjouit. Parfois, c’est un recentrage qui demande trop d’effort et tout ce bruit en elle l’agace plus que ça ne l’apaise. M. sort donc du groupe, s’assoit sur le banc et nous interroge avec ses yeux. Pourtant, le combat qu’elle semble se livrer à elle même, la pousse toujours à réinvestir le groupe et donc son corps.

L’univers musical a souvent eu raison de M.

Il la transporte.

Entre lutte et effort son corps esquisse des formes. Celles qu’il a l’habitude de faire dans un premier temps.

Cette autorisation nous permet à nous aussi de respirer, nous pouvons voyager toutes ensemble.

Vient alors le moment du laisser faire. Ce moment si particulier où notre tête ne gouverne plus les corps. Le corps a repris ses droits, les mots s’écrasent.

M. danse.

M. danse et ne pense plus.

Les mouvements s’enchaînent librement et sortent parfois par a-coup ; c’est son âme qui danse, son corps qui a (re)pris les rênes.

Quand la musique s’arrête, M. sourit.

Son buste s’est redressé, ses épaules se sont ouvertes, elle semble plus grande en taille. La peau de son visage est détendu, coloré, vivante et surtout, les yeux de M. ne disent plus la même chose.

M. est fière, M. ne veut plus s’arrêter.

La magie s’est opérée et elle est comme toujours, insaisissable.

Seuls les corps et les visages témoignent de ce changement radical.

Je me fais une promesse de partager un jour l’impact formidable du mouvement et me répète combien il serait merveilleux de photographier les corps avant et après la pratique.

Oui.

Nous clôturons la séance par un temps de relaxation ou de massage.

Les barrières sont tombées, le toucher n’apparaît plus comme inaccessible, le mouvement nous laisse entrevoir tous les possibles.

On a crée de l’espace à l’intérieur de nos corps endoloris, on sent cette douce énergie circuler librement et nos petites voix prennent moins de place qu’il y a une heure.

Du coup, les langues se délient, nous mettons plus aisément des mots sur nos maux, nous nous permettons des blagues et nous nous étonnons sans cesse de tout ce que ce corps a bien pu faire.

M.ne cesse de répéter des « c’est déjà fini !? » et, entre deux éclats de rire, nous dit combien ça lui a fait du bien.

M. repart.

M repart et je me souviens, un peu plus à chaque fois de cette expérience formidable que nous éprouvons ; Cette expérience du corps replié au corps déployé.

Merci M.

Corps repliés, corps déployés: F,K et T

repli-sur-soi-ouverture

– « Non mais vas y ! Quand je vais raconter à mes potes qu’on a marché et qu’on s’est allongés comme ça avec la musique au milieu des oiseaux, ils vont rien comprendre ! »

– « Mais noooonn ! Regarde ! C’était trop bien ! Moi avec ma tête tout à l’heure je devenais fou et regarde là, c’est plus pareil, j’ai plus de tensions ! »

– « Mais j’m’en fouts moi ! Je veux les garder me s tensions ! J’ai pas besoin d’être détendu si j’suis pas chez moi ! Et puis ça va, j’passe ma vie dehors, j’viens pas au lycée pour être dehors et marcher une heure ! »

– « Houai mais r’garde, moi aussi je zone tout le temps, mais là dehors on fait pas les mêmes choses, on va dans des endroits qu’on connaît pas, tu respires, tu deviens plus fou ! »

– « Houai mais moi j’croyais qu’on allait travailler, qu’on ferait des trucs chelous mais en restant en classe ! »

Il est 15h30. Je suis avec F., K. et T. Nous quittons la plaine d’ Ansot que nous avons ralliée à pieds depuis le Lycée Paul Bert. Nous avons tenté en vain d’observer les oiseaux avec des jumelles depuis la cabane d’observation. Une fois posés là bas, K. et T., qui me connaissent, se sont mis en état de relaxation et m’ont demandé de mettre la musique. 25 minutes de détente et de respiration. Une rupture nette dans leur quotidien, un relâchement instantané de leurs corps. F. ne dit rien et se laisse embarquer par le mouvement du groupe.

F. K. et T., ont intégré le Pôle Relais Insertion du lycée Paul Bert. C’est une classe relais pour les 16/18 ans en rupture sociale et scolaire. Ils sont 8 à 12 afin de bénéficier d’un accompagnement individualisé et envisager une (ré)orientation scolaire ou professionnelle. Le fonctionnement est innovant, centré sur les besoins de ces adultes en devenir. C’est ainsi qu’ils m’ont contacté, convaincus qu’un travail sur le corps leur serait bénéfique.

J’ai de suite accepté, consciente de la difficulté que cela représenterait au vue de cette période délicate qu’est l’adolescence mais le projet est beau en soi et s’inscrit sur le long terme.

Mes premières séances avec eux sont chaotiques. Nous cherchons ensemble une fluidité, un sens à mettre sur les bénéfices de mes interventions. J’évite de leur dire que nous allons danser de peur que cela les refroidisse d’emblée. Je sens plus que jamais, l’importance du lien et ce besoin d’être en relation de confiance avant d’oser entreprendre quoi que ce soit avec leurs corps. Nous bénéficions d’une salle au dojo de Lauga. La marche du lycée à cette salle est un temps nécessaire, une sorte de pré-échauffement, un changement d’état qui nous permet aussi de nous apprivoiser par l’échange, des discussions de rien.

Très vite (trop), j’ai tenté de les amener dans mon univers du mouvement et de sa symbolique. Si je les sentais tous prêts à y adhérer, les regards posés des uns sur les autres à été une barrière infranchissable. Le regard de l’autre à cet âge là est dévastateur. Tac. Ils s’arrêtent en plein effort, ces pairs d’yeux sont bien trop intrusives. Avec cela le malaise s’installe et la tension monte. Je suis déstabilisée et sors de ma ligne, en essayant de (trop) prendre en compte leurs réflexions. Trop tard. Je me suis engouffrée dans cet endroit où il est parfois difficile de sortir : je n’ai pas respecté ma ligne, j’ai perdu foi en mon intervention. Du coup, ça flotte ; je me laisse envahir par les petites voix qui me rappellent que je suis en plein échec.

La deuxième séance offre une respiration. Des exercices à 2, de massage et de guidance semblent les amuser. Ils me donnent la musique sur laquelle ils souhaitent se mouvoir. Un son speed-core envahit la salle. Pulsations comprises entre 200 et 500 BPM…je suis généralement entre 60 et 180… Je me marre. Ok. Allons y, curieuse de voir à quoi et comment répond un corps sollicité par 500 BPM. Nous rigolons ensemble et tentons d’y inclure quelques fondamentaux de la danse au niveau de l’espace et de la qualité du mouvement. Ainsi, après ce grand défouloir, nous enchaînons avec du Rap aux paroles douteuses et bien énervées. Je m’en saisis pour ouvrir une discussion sur la colère justement…et nous en venons naturellement à aborder le pourquoi de leur présence au PRI, leurs ressentis sur ce qu’ils vivent et leurs absences d’attentes.

Leçon supplémentaire.

Quelle place faire à ces jeunes qui pensent et sentent différemment ? Comment leur donner suffisamment d’amour pour ne pas douter d’eux mêmes si tout autour d’eux s’accorde à leur montrer cette différence ?

C’est un cri magnifique du droit à la différence, de ne pas rentrer dans le moule des apparences, de pouvoir être accepté même si le groupe nous fait peur, même si on ne s’éclate pas en soirée par refus de boire ou de fumer. C’est un questionnement sans fin sur le système scolaire qui privilégie les « adaptés » et qui se trouve en échec face à tous ces êtres sensibles qui sont très tôt en quête de sens et qui ne trouvent pas leur place.

Nous clôturons notre séance par un temps de relaxation et je suis surprise de voir qu’ils y entrent très facilement.

Le lien est fait.

Nous profitons de nos séances pour sortir et marcher, le long de l’Adour, en direction de Space Junk qui expose sur les Supers Héros, en ville et toujours, nous trouvons un banc où nous poser et aborder qui ils sont. On finit ces temps de rencontre par un temps de relaxation à leur demande et peu à peu, j’en profite pour y ajouter 2,3 phrases chorégraphiques sous couvert de détente, et peu à peu, leur corps leur apparaît avec ses bobos, ses envies, ses besoins, ses forces.

Une fois de plus, je remarque ce va et vient corporel entre la forme prise au départ et celui qu’il devient après ces 3h….j’observe avec amour ces corps repliés qui finissent par se déployer. Leur visage est détendu, les voix sont plus douce et le débit de parole plus calme. Le nombre de gros mots et les excès de « rage » diminuent considérablement, nous sommes contents de nous quitter ainsi.

Prochain rdv direction la playa…marcher et se mouvoir dans les éléments.

Corps repliés, corps déployés: C

20190321_154615 (2)Image: C.  pendant son cours de danse hebdomadaire….

Aujourd’hui, c’est mon 1° cours avec C.

Comme souvent à cet endroit, je ressens une gêne, un malaise. L’incertitude des 1° fois génère dans mon corps une agitation désagréable, les « Et si » se bousculent dans ma tête et ouvrent les portes sur tous les scénarios catastrophes possibles.

Si j’ai bien préparé mon cours, j’ai toujours peur que cela ne suffise pas.

Je remets en doute ma capacité à savoir m’adapter, à saisir l’insaisissable, ce qui ne rentre pas dans les cases, ce qui émane de tout un chacun, à m’engouffrer dans un tourbillon de maux qui n’est pas le mien.

« Et si »…

Avec le temps et l’expérience, j’ai appris à connaître et reconnaître le fonctionnement de la « machine », à saisir la particularité propre à telle ou telle maladie, j’ai accumulé les « petits plus » qui fonctionnent particulièrement avec tels ou tels corps abîmés, à me faire une mallette « prête à l’emploi » qui saura être là pour mes 1°fois fragiles, une mallette pour les « Et si »…

Mais cela ne suffit pas, le doute est là et mon corps y réagit fortement.

Je sais aussi que le déroulé de mes séances, leurs contenus et la couleur qu’elles prendront, dépendent de cette première fois. C’est la rencontre en elle même plus que les corps qui sera décisive.

Et aujourd’hui, c’est mon 1° cours avec C.

Et plus que jamais, j’ai peur de ne savoir capter cet impalpable justement.

C. a 20 ans. Elle est polyhandicapée et ne parle pas.

Saurais-je entrer dans son univers ? Acceptera t-elle de découvrir le mien ? Quels sont les possibles offerts par son corps ? « Et si »….

Je la découvre sur son fauteuil, tranquillement installée mais un brin agitée. Tout est nouveau. L’endroit, mon odeur, le son de ma voix. Elle ne me regarde pas, ses bras sont repliés sur son ventre, ses doigts crispés en dedans mais je ne sens pas à priori de réticence à sa présence ou à la mienne.

Nous prenons le temps avec sa maman d’échanger sur leurs attentes, les gestes à éviter s’il y en a, les comportements à adopter en cas de malaise ou de crises d’épilepsies, ce que C. aime particulièrement et ce qu’elle n’aime pas…

C’est une formalité nécessaire. Nous avons tous besoin de cet échange.

Je suis admirative. Sa maman a un discours plein de promesses et ses mots ne cherchent pas à enfermer C. dans ses incapacités. Les « Il faut » ou « il ne faut pas » m’ont par le passé déstabilisé. A présent, j’observe que la danse sait opérer ce petit rien qui permet tout à nouveau. Un toucher, une parole, une caresse, une larme….comme si la danse nous permettait de sortir du cadre, comme si la danse était le sas de tous les possibles.

Je demande à sa maman de nous laisser seules pour cette dernière demi heure.

Nous nous rencontrons C. et moi, dans le silence de nos deux corps qui ne se connaissent pas et qui déjà se cherchent. Je mets une musique relaxante et cherche un contact physique avec C. Je crois profondément qu’un mouvement n’est possible que si le corps est disponible donc relâché. Je la masse, tout en lui parlant et en lui expliquant pourquoi je fais tout ça. Son corps se détend, ses membres se délient enfin, subrepticement. C’est une détente fugace car très vite les tensions musculaires reprennent le dessus et C. se replie sur elle même. Son corps reprend sa structure qu’il connaît et n’est que tension. Dans ce temps là, les mouvements volontaires semblent inexistants, les actions d’attraper, repousser, lancer, poser ne vont pas de soi.

Je me dois donc de créer cet espace où C. acceptera le laisser faire, où le corps de C. sera suffisamment malléable pour épouser les mouvements que je propose.

Je suis émerveillée par cette première demi heure car j’entraperçois déjà les codes possibles entre nous deux. C. sait me dire ce qu’elle apprécie ; Elle le manifeste par un sourire, un muscle relâché, un regard franc posé sur moi. A l’inverse, je peux saisir lorsque cela ne lui convient pas ; Si la musique ou un exercice en particulier la dérangent, elle me donne de suite les signes de son inconfort.

Le corps de C. est un bloc, une prison, une carapace, une enveloppe, une protection. Il est ce visible qui sépare et provoque tant de transferts. Il est cet obstacle garant de nos fausses croyances. Il est preuve du vivant et du vibrant en nous, notre position au monde, notre être là. Il est sensation et fera naître les émotions de C., que seule C. connaît. Mes interprétations sont et seront subjectives et ça soulève à nouveau mes angoisses de mal faire. La parole valide usuellement. Oui, les mots ont une vertus rassurantes. Je le réalise un peu plus.

Ici, je m’en réfère à C. et à ce que j’en aperçois à travers mes codes, mon intuition, aux retours de sa maman qui la connaît si bien.

Avec le temps….

Avec le temps, je prends conscience de mon ignorance.

Avec le temps, je mesure combien les mots peuvent être des murs  et combien ils peuvent nous enfermer en nous empêchant de faire.

Avec le temps, ma connexion à C. est un apprentissage incessant et une déconstruction nécessaire et permanente.

Avec le temps, C. se déploie.

Oui, C. se déploie et m’offre un peu plus chaque vendredi, ici l’ouverture d’un membre, ici le lâcher d’une articulation.

C. m’apprend à lire. C. m’apprend à agir et réagir au silence et au plein que nous créons.

C. accepte mes touchers, mes palpations, mes massages, mes tapotements.

C saisit ma main. C. cherche les formes de mon visage. C. sourit et rit lorsque nous dansons, lorsque nous allons vite avec son fauteuil. C. a ouvert en grand ses deux bras. C. a calé son visage contre le mien le temps d’une valse.

A présent je sais les musiques qui l’animent et je sais aussi les musiques qui la touchent. Et C. ne cesse de me remplir, de me questionner sur ma pratique, de remettre en question ce que je crois être des certitudes.

C’est une douce leçon de vie. C. m’interroge.

Les mots me manquent pour décrire ce que je ressens dans toute cette nouveauté, dans toute cette beauté. Je n’en ai pas qui puissent la rendre telle que je peux la vivre. Mettre des mots sur un dialogue sans paroles…De corps à corps et d’âme à âme…